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Tintinophile Les Archives Moulinsart
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28/11/2005 Hergé, un grand dessinateur paysagiste (ID:7610)

Moulinsart
Nous avons reçu:

Voici une étude sur l’art de Hergé comme paysagiste, écrite en temps que peintre amateur, en limitant mon propos aux paysages de campagne, de mer et de montagne, et en analysant une dizaine des grands formats de Hergé qui pourraient faire è eux seuls l’objet d’une exposition picturale.

G. Coatantiec (Fougères - France)

HERGE, UN GRAND DESSINATEUR PAYSAGISTE, ETUDE PICTURALE SUR 10 TABLEAUX

INTRODUCTION

Nous nous proposons de montrer en quoi Hergé est un grand paysagiste, en arrière plan des aventures de Tintin et Milou. Hergé a dessiné des villes, des déserts, des forêts (et même la Lune) mais nous ciblerons notre propos sur trois sujets: la campagne, la mer et la montagne, en analysant plus particulièrement une dizaine de grands formats.

1) LA CAMPAGNE

Les histoires de Tintin commencent souvent par une promenade à la campagne, que ce soit dans «L’Ile Noire», «Les bijoux de la Castafiore» ou «Les sept boules de cristal». Cette campagne est toujours représentée de façon poétique, avec parfois la silhouette d’un clocher à l’horizon, Milou poursuivant les papillons. On pense aux paysages de Corot et à la chanson de Charles Trenet: « Un petit village, un vieux clocher ». D’ailleurs, les Dupondt chantent Trenet: « Boum, quand votre coeur fait boum ». Au début de l’aventure chez les Picaros, on voit Tintin rentrer à Moulinsart, d’abord dans un paysage d’été de moissons, puis dans la version définitive dans un paysage d’hiver (époque du carnaval, centre de cette histoire). Dans « Les bijoux de la Castafiore », on voit Tintin se déplacer en vélo avec Milou dans un petit panier ! Tout ceci fleure bon la campagne belge, celle du Val de Loire ou de l’Ile de France.
Les coloristes des studios Hergé, nous devons citer Nicole Thenen et France Ferrari et Fanny Vlamynck dont nous avons les photos dans le livre de B. Peeters, et aussi E.P.Jacobs lui-même, ont également donné aux paysages de campagne des tons pastels très caractéristiques, presque impressionnistes, comme sur le Sisley que possède le capitaine, avec notamment des ciels bleus pales très apaisants, alors que les ciels de Jacques Martin, ancien collaborateur des studios Hergé, sont souvent orageux et très tourmentés. Sur les chemins de campagne, notamment au printemps, avec des petites fleurs partout, Tintin marche volontiers d’un air dégagé, respirant l’optimisme, Milou gambadant à ses cotés, même si l’aventure est au coin du chemin, quand un avion en panne atterrit dans un champ. Le capitaine Haddock conseille d’ailleurs à Tintin: « respirez à pleins poumons ». On peut aussi admirer le rendu du feuillage, par exemple dans le parc du chateau de Moulinsart.
On peut également avoir une idée de la vie rurale dans la région de Moulinsart: les différents corps de métier: le boucher, le platrier (monsieur Boulu), la visite à domicile du docteur au château, en ami 6, l’activité de la gare de Moulinsart au printemps, avec les arbres en fleurs, (ou de la ligne d’autocars auparavant) avec cette architecture typique de la SNCF sur les petites lignes. On peut admirer une gare du même type dans « SOS météores » dessinée par E.P. Jacobs, lui-même ancien collaborateur du studio Hergé.

2) LA MER

C’est l’un des thèmes favoris de Hergé, le rapprochant en cela de Jules Verne. Les aventures de Tintin sont très souvent des aventures maritimes et le meilleur compagnon de Tintin, après Milou est capitaine au long cours. Qui dit aventures maritimes dit chasse au trésor, scaphandriers comme dans les premières scènes du « Grand bleu » de Besson, épaves sous marines, navires de croisière et cargos, ports de commerce (comme celui de St Nazaire), iles mystérieuses, aventures de corsaires et de pirates dignes d’Eroll Flynn, naufrages comme dans « Coke en stock ». La mer est toujours représentée de façon très vivante, verte ou bleue intense, avec des vaguelettes caractéristiques, avec un peu d’écume, selon une technique de dessin analogue à celle de Jacques Martin, dans « La griffe noire », par exemple, ou dans « L’ouragan de feu ». Le tableau de grandes dimensions, en pleine page, de l’arrivée en vue de l’ile dans « Le trésor de Rackham le Rouge » est somptueux. De même, dans l’un des tous premiers albums, « Tintin au Congo », on peut admirer, dans son entier, de profil, le splendide paquebot, tout blanc, sur lequel voyage Tintin pour se rendre en Afrique. Et l’on est émerveillé devant cette splendide marine d’époque qu’est la représentation en pleine page, grand format d’un navire de ligne de la Royale, à trois mats, cinglant toutes voiles déployées, oriflamme flottant au vent: La Licorne, digne de Marin Marie. L’image s’élargit brusquement comme si le rideau s’ouvrait sur la mer et le vent du large. A noter une sorte de mise en abyme. Le vaisseau est dessiné 3 fois: en maquette, en tableau à l’arrière plan du portrait du Chevalier de Haddoque, véritable dessin dans le dessin, enfin en « vrai » dans le récit du capitaine Haddock. On ressent les embruns et la houle, on entendrait les cymbales et les trompettes, comme dans un film de flibustiers genre « Les boucaniers », (« Quelle direction , capitaine ? Le grand large ! Quel cap ? Droit devant !) et on pense à la chanson de Hugues Auffray: « c’est un fameux trois mats » et à la fête des vieux gréments à Brest. Il faut noter aussi deux autres « marines »: la magnifique fresque sous marine de l’épave de la Licorne et la représentation du Sirius, chalutier commandé par le capitaine Haddock dans l’expédition à la recherche du trésor de Rackham le Rouge. Hergé aurait pu être peintre de la marine.

3) LA MONTAGNE

C’est le troisième environnement de prédilection des aventures de Tintin. La Syldavie est un pays montagneux d’Europe centrale et Tintin est allé jusque dans la Cordillère des Andes pour secourir Tournesol. Le ciel pur des montagnes, les rochers escarpés, les sommets enneigés, les massifs forestiers (« on se croirait dans les Alpes »), les cascades font un cadre idéal pour l’ancien boy scout qu’a du être Tintin. Tintin est d’ailleurs un fervent adepte de la randonnée, comme il le dit au capitaine Haddock pendant leurs vacances à Vargèse. Le chef d’œuvre de la Nature en matière de montagnes est bien sur l’Himalaya avec ses neiges éternelles si bien en harmonie avec l’état d’esprit de Hergé à cette époque, à la recherche d’absolu, épurant la ligne claire jusqu’à l’abstraction, et avec l’état d’esprit des héros: ce n’est plus la chasse au bandits, mais une expédition réaliste, une sorte de quête, pour sauver un ami très cher (Le Grand Précieux appelle d’ailleurs Tintin « Coeur Pur » et Milou « Neige du matin » ). La neige est toujours admirablement rendue, par des moyens apparemment simples, sur le fond du papier blanc de l’album, (Soulages disait « le blanc est une couleur »), un peu comme dans une aquarelle, on réserve les blancs sur le fond du papier Canson, ceci grâce aux quelques notes colorées des costumes des personnages, comme l’écharpe jaune de Tchang, jaune comme le bonnet de Tintin, (et que Tintin va mettre à son cou), ou grâce à quelques reflets bleutés. On admirera particulièrement le tableau de grand format de l’arrivée sur la zone du crash, sans aucun dialogue, avec l’avion recouvert de neige. Le ciel bleu, la majesté des montagnes contrastent avec le drame dont témoigne le petit ours en peluche: c’est « la neige en deuil » (Troyat). Mais le plus bel effet pictural est produit par la succession de trois cases formant un véritable triptyque sur le panorama des montagnes avec d’une vignette à l’autre la continuité du trait à l’arrière plan et la rupture au premier plan.
A noter que cette représentation des montagnes a été reprise par les élèves de Hergé comme Jacques Martin dans « Le mystère Borg » ou « Les légions perdues » et également par Bob de Moor dans « Le signes du loup ».

LE STYLE DE HERGE

On sait que Hergé s’intéressait à la peinture, y compris à l’art moderne. Andy Warhol a d’ailleurs réalisé son portrait. Son dernier album , posthume, s’intitule « Tintin et l’alph’art ». Les pages de garde de ses albums sont illustrés de tableaux encadrés représentant ses personnages, souvent dans des poses officielles comme dans les portraits d’art. C’est par exemple le cas du capitaine Haddock posant pour un portrait officiel en costume de gentilhomme chatelain. On peut aussi admirer dans le hall d’entrée de Moulinsart, sur la gauche en entrant, un Sisley: le canal du Loing (1892), dont on peut voir une version au musée du Louvre. Le capitaine Haddock semble aimer les impressionistes, à moins que cela ne soit un souvenir des frères Loiseau qui étaient antiquaires. Inversement, les tableaux abstraits sont parfois chez les « méchants », comme le Picasso dans la cabine de Rastapopoulos.
On sait que le style de Hergé est celui de la « ligne claire », tel qu’il l’a défini lui-même et qui a fait école. Quelle en sera la signification dans l’art du paysage? On peut dire que, pour le paysage, ce style sera particulièrement intéressant, permettant une simplification des lignes principales du paysage, avec de grandes plages de couleur cernées par un trait pur, un peu comme le fait Marquet, et aussi dans un autre style Buffet dans ses paysages, dont on ne retient que les aspects significatifs, sans se perdre dans les détails, et offrant une lecture totalement compréhensible du dessin, l’artiste se refusant les facilités et libertés que sont les hachures ou zone d’ombres sans signification précise. La ligne claire est un dessin toujours significatif, jamais fortuit, et parfaitement maitrisé. On se rend compte d’ailleurs de la valeur picturale des paysages de Hergé dans les agrandissements, posters ou cartes postales. En effet, le dessin de Hergé supporte parfaitement l’agrandissement, (un peu comme dans les toiles de Roy Lichtenstein inspirées par la BD américaine. D’ailleurs Hergé a déclaré dans une interview apprécier ce peintre dont il possédait des oeuvres.), agrandissement qui lui donne une dimension imprévue, que l’on ne soupçonne pas toujours au vu des simples vignettes à la taille des albums, ainsi qu’on on a pu s’en rendre compte dans les numéros spéciaux de Télérama et du Figaro. D’ailleurs, au début, Hergé offrait de temps en temps à ses lecteurs un dessin hors texte grand format dans les premiers albums. Il pourrait exister un musée Hergé, uniquement à partir de l’agrandissement des cases de grand format publiées dans les albums et dont nous analyseront une dizaine d’exemples.

Le dessin au trait de la ligne claire, toujours précis n’élude aucune difficulté pour le dessinateur, et l’on peut s’en rendre compte dans le dessin des mains, qui est toujours ce qu’il y a de plus difficile. Les mains de Tintin sont très finement dessinées, comme on le voit sur la couverture des « bijoux », ou Tintin dit « chut » .Les mains sont toujours représentées de façon très précise, même dans les dessins les plus petits. Il n’y a jamais d’à peu près. Observez par exemple les mains de Tintin à la sortie de l’esclandre au music hall après le tour de chant de la Castafiore, quand il baillonne Milou dans une attitude très naturelle.

Le dessin au trait, très pur n’est pas sans rappeler certains artistes japonais comme on peut s’en rendre compte devant cette magnifique vignette, très célèbre, de la vague submergeant Tintin dans « Les cigares du pharaon » rappelant l’estampe intitulée « La grande vague » de Hokusai (1831) et naturellement on retrouve l’influence de la calligraphie chinoise dans les dessins au trait et à la plume en noir et blanc dans « Le lotus bleu ».

CONCLUSION

Le papier à en-tête de Hergé portait cette simple mention: « Hergé, dessinateur ».
On peut ainsi relire les albums de Tintin et Milou, non seulement en suivant les péripéties de l’histoire, et la truculence des personnages, mais également en admirant les décors ou Hergé montre son amour de la nature et de la peinture de paysages, sur plus de 1300 pages de dessins.

DIX EXEMPLES

Les dessins de grand format symbolisent très souvent à eux seuls le sujet de l’histoire et sont au centre de l’album donnant à celui-ci son ambiance et se tonalité générales.
Les grand tableaux ont souvent une composition classique, bien équilibrée, alors que les petites vignettes sont plus dynamiques et cinématographiques (champ contre champ, plongée contre plongée), exprimant l’action d’une case à l’autre. Ces dessins de grand format, sans légende ni dialogue sont destinés à être regardés longuement, pour s’imprégner de l’ambiance d’une scène forte et centrale dans le récit.

1) LA LICORNE

format 2 sur 3, prenant tout la page en largeur, et la moitié de la page en hauteur. Dessin sans aucun dialogue.
1946: Le secret de la Licorne: page 15, moitié supérieure
L’horizon est bas, dans un rapport exact 1 sur 5.
La mer est verte, calme, légèrement agitée, avec un peu d’écume. Le ciel est bleu clair, sans un seul nuage.
Le tableau représente un navire vu de trois quart avant, légèrement incliné sur babord (« une voile à babord ! »), à trois mats, à 2 lignées de sabords (« canonniers, à vos pièces »), toutes voiles déployées et gonflées. Au sommet du grand mat flotte un oriflamme jaune claquant au vent. La figure de proue est une licorne dorée. Le pavillon à la poupe est le pavillon royal à fleurs de lys.
Le navire est situé au centre, et prend toute la taille du tableau, ce qui augmente l’impression de majesté et de puissance de ce navire de guerre de Louis XIV, mais la ligne d’horizon située sur la droite, à l’avant de vaisseau est légèrement plus longue que celle située sur la gauche, à l’arrière, ce qui renforce le sentiment de marche du navire vers la droite du tableau.
Il existe une deuxième version de ce tableau, sous forme d’un médaillon circulaire, en couverture de l’album: le ciel est orageux, le navire plus incliné, la mer plus verte, l’écume des vagues plus importante, l’horizon à droite nettement plus long qu’à gauche et l’impression est plus dramatique.

2) LE SIRIUS

Format « marine » horizontal allongé 1 sur 3, prenant toute la page en longueur et un quart de la page en hauteur. Dessin sans dialogue
1947: Le trésor de Rackham le Rouge: page 12, bas de la page.

L’horizon est à peu près à mi hauteur du tableau, légèrement plus bas et le navire est au centre de l’image, avançant vers la droite. La mer est verte, calme, avec de la houle, le ciel est bleu, sans nuages et le navire en avançant laisse un sillon d’écume blanche. L’impression générale est celle de sérénité et d’efficacité. Le navire, vu selon son profil tribord, marche d’un bon train, à vive allure, par mer calme et temps clair et fend la lame. (« Nous voilà enfin partis, mon vieux Milou »).

Il s’agit d’un chalutier à vapeur, à une cheminée, à deux mats, possédant une chaloupe, le S.S. SIRIUS dont le nom est bien lisible sur la coque, appartenant au capitaine Chester et commandé par le capitaine Haddock. La coque est noire, avec une bande blanche et la ligne de flottaison, entrevue entre deux vagues est rouge. Deux marins se tiennent à l’avant, près du bastingage.

3) L’ILE AU TRESOR

Format « marine » horizontal 1 sur 3. Dessin sans dialogue
1947: Le trésor de Rackham le Rouge: page 24, au 3/4 bas de la page.

La scène représente l’arrivée en vue de l’île, le soir, vue de la passerelle du Sirius.

Le tableau est en deux plans:
sur le premier plan, à gauche, on voit de trois quart dos, en plan rapproché, à hauteur du thorax Tintin et le capitaine Haddock, regardant l’île, le capitaine portant des jumelles à ses yeux.

Au second plan, très proche, c’est l’île mystérieuse qui occupe la majeure partie du tableau, sur les 2/3 du coté droit, de type île tropicale, inhabitée, avec deux sommets montagneux, entourée de forêt tropicale, et devant la plage ou les explorateurs vont débarquer.

C’est le soir et le ciel bleu est parsemé de quelques nuages roses. La mer est calme.

4) L’EPAVE DE LA LICORNE

Grande fresque centrale 2 sur 3, faisant toute la page en largeur et la moitié de la page en hauteur. En outre le tableau est central sur la page et est situé stratégiquement au 2/3 du récit, page 40, l’album comprenant comme de coutume 62 pages. Dessin sans dialogues.
1947: Le trésor de Rackham le Rouge, page 40, au milieu (avec une bande au dessus et au dessous).

Le tableau baigne dans un ambiance de fond sous marin, comme dans les illustrations du livre de Jules Verne « 20000 lieues sous les mers » et représente la découverte de l’épave de la Licorne par Tintin revêtu d’un scaphandre, de type Rouquayrol Denayrouse.

Le tableau est divisé en deux parties selon une ligne oblique allant du tiers supérieur gauche au tiers inférieur droit, séparant le fond de la mer sablonneux, avec une étoile et des anémones de mer, et la mer, d’une couleur verte d’aquarium ou flottent des algues et une méduse.

Le navire est couché sur le coté droit, se dirigeant vers la droite du tableau et seule sa poupe est encore reconnaissable. La silhouette de l’épave dessine une ligne oblique allant de la gauche, en avant et en bas vers l’arrière, à droit et en haut.
On remarque deux groupes de poissons: au milieu, un banc de sardines argentées avec des reflets bleutés, à l’avant plan, deux gros poissons exotiques très colorés (On est dans la Mer des Antilles).

Tintin est représenté en pied dans la partie inférieure gauche du tableau, vu de dos, marchant vers l’épave, légèrement penché en avant sous l’effort, relié par le tuyau à air à la pompe située sur le bateau, vêtu d’un gros scaphandre à hublot facial et dégage des bulles de gaz témoignant de la respiration.
Cette image de la Licorne éventrée est à mettre en parallèle avec celle de la Licorne triomphante avant son naufrage, de l’image numéro 1. La Licorne était située au premier quart du premier album (page 15), son épave est située au premier tiers du second album (page 40).

5) LE CHATEAU DE MOULINSART

Ce tableau est central dans le cycle de Tintin, symboliquement, et chronologiquement, se situant exactement au milieu de l’oeuvre, au 12ème album, sur un total de 24 albums.
Format panoramique, 1 sur 3, prenant toute la largeur de la page en longueur et une bande en hauteur. Dessin sans dialogue.
1947: Le trésor de Rachkam le Rouge, page 59, deuxième « strip »

Le tableau représente l’arrivée de Tintin et du capitaine Haddock dans le château de Moulinsart, qui a appartenu au chevalier de Hadoque, ancêtre du capitaine Haddock au XVIIème siècle.

Il s’agit d’un château classique, construit sur le modèle du château de Cheverny (Loir et Cher)(1629-1634), comportant une tour centrale et deux ailes.
L’architecture est de type classique, selon le mode ternaire inauguré par le Pavillon de Lescaut du Louvre: 3 niveaux, comprenant chacun 3 fenêtres.

La tour centrale, avec à son sommet un clocheton comprend 4 niveaux et deux hautes cheminées.
L’entrée principale, centrale, se fait par un escalier monumental.
Le niveau supérieur est mansardé (toit à la Mansart), avec au centre de chaque aile et au centre de la tour un oeil de boeuf dont on pourra voir la vue intérieure dans le grenier dans « les bijoux de la Castafiore ».

Le tableau comprend 2 plans principaux:
Le premier plan, dans l’ombre, donnant la profondeur de champ et participant à la perspective, sur la gauche est celui d’un arbre noueux avec un feuillage très bien détaillé, dont on voit chaque feuille.
Le plan le plus lointain est celui de la façade principale du château.
Les deux plans sont reliés par la perspective du parc, à la française, avec son allée principale finement sablée, et les pelouses de chaque coté parfaitement tondues, dessinant des motifs géométriques et symétriques, avec au centre l’allée principale qui va de l’entrée du parc vers l’entrée du château et de chaque coté les contre allées et le parc forestier attenant au château.
La perspective est rigoureusement symétrique, la ligne d’horizon du château découpant le tableau en deux parties égales, dans le sens de la hauteur, et les allées, se dirigeant vers le château se situant également au centre de l’image, avec des lignes de perspective convergeant vers le château.
Sur l’allée principale cheminent, le dos tourné, en pied, marchant vers le château d’un air décidé Tintin et le capitaine Haddock, Milou marchant sur le gazon.
L’ensemble donne un sentiment de symétrie, de majesté, d’accomplissement et de grande sérénité.
Ce tableau se situe quasiment à la fin des 2 albums consacrés à l’histoire du chevalier de Hadoque, en fournissant la conclusion.

6) PROMENADE A MOULINSART

Les 7 boules de cristal page 2, 1948.

Parmi toutes les vues bucoliques dessinées par Hergé, nous avons choisi cette vignette, car elle est très représentative de la démarche de Tintin.
Il s’agit d’une case sans dialogues, inaugurant la deuxième page des « 7 boules de cristal ». Tintin vient de la gare SNCF et se rend au château de Moulinsart pour la première fois depuis que le capitaine a racheté le château de ses ancêtres. L’horizon se situe au tiers supérieur de l’image. Le coté droit est divisé en trois tiers: le ciel, l’herbe et le chemin. A l’horizon, on peut voir à droite la gare de Moulinsart, où Tintin est descendu et à gauche les toits rouges du village et le clocher ardoisé. C’est le printemps, la vignette précédente montrait d’ailleurs les arbres en fleurs à la gare, les couleurs sont pastel, le ciel est bleu avec quelques oiseaux et la fumée blanche du train qui repart. L’atmosphère est sereine et champetre. Tintin est souriant, pensant sans doute à la joie de revoir son ami le capitaine, son petit chien blanc gambadant à ses cotés, la langue rose pendante, toujours un peu en avant de son maître comme font tous les petits chiens. Dans la version initiale, il poursuit un papillon, comme il le fait au début de « l’Ile Noire ». Tintin marche dans le tournant du chemin d’un pas rapide, le bras droit en arrière, comme la jambe gauche et le bras gauche en avant comme la jambe droite lancée en avant et dont on voit la semelle. La marche est toujours bien dessinée chez Hergé. En effet l’être humain, quand il marche de façon réflexe, sans y penser balance les bras de façon automatique d’une certaine façon, les membres supérieurs de façon synchrone et controlatérale par rapport aux membres inférieurs, ceci étant le souvenir archaique et réflexe de notre origine animale, du temps ou nous marchions à quatre pattes, comme un quadrupède. A noter qu’il n’y a pas d’ombre sur le chemin, sous les pas de Tintin ou Milou.

7) VARGESE

Format panorama 1 sur 3, image sans dialogue, 1958.
Ce tableau fait l’ouverture du récit « Tintin au Tibet » dans le n° 523 (version française) du 30 octobre 1958 du « journal Tintin », mais n’a pas été repris dans l’album définitif.
C’est un panorama faisant toute la largeur de la page sur la hauteur d’une bande, représentant Vargèse, station alpine, ressemblant à Annecy.
Au premier plan: le virage sur la droite de la route en lacet, bordée par les rochers à droite, et à gauche par un parapet discontinu, découvrant le panorama de la station: au fond les montagnes et les alpages avec toute une gamme de verts, enserrant le lac, et plus avant, sur la droite une sapinière et sur la gauche les toits rouges du village avec son clocher également de tuiles rouges.
Au premier plan à gauche: le panneau publicitaire: "Bienvenue à Vargèse. Son lac. Sa plage. Ses montagnes. Ses promenades. Son casino". Tintin dira sur la vignette suivante (première de l’album): « Magnifiques vacances, hein Milou! »

8) L’EPAVE DE L’AVION DANS LA NEIGE

Tintin au Tibet 1958, page 28, format 2 sur 3.
Image centrale de l’histoire, se situant au milieu du récit, au centre de la page et donnant son sens à toutes les autres vignettes de petit format ayant le même décor de neige.
La ligne d’horizon est au tiers supérieur.
Tons dans une dominante de bleu et de blanc.
Le ciel est bleu pur. A remarquer un petit nuage fusionnant avec l’une des cimes.
A l’arrière plan, les sommets déclinent des nuances de blanc, de bleu, de mauve et de vert pale, avec l’ocre de la roche dénudée et déchiquetée de çi de là. Les silhouettes des trois membres de l’expédition de secours sont minuscules, écrasées par les montagnes.
A l’avant plan, c’est le spectacle dans toute son horreur du DC 3 accidenté, couvert de neige, avec au premier plan l’hélice en gros plan rapproché, et au second plan la queue de l’appareil, la carlingue éventrée ou les sauveteurs établiront leur camp de base et en rouge les lettres d’identification de l’avion. L’épave forme une diagonale allant du haut, à gauche et en arrière vers le bas, à droite et en avant, avec le moteur et l’hélice grossie par la proximité, provoquant un puissant effet de perspective. La diagonale allant de l’angle supérieur gauche du tableau à l’angle inférieur droit passe par la pointe de la queue de l’appareil, la silhouette des sauveteurs et la point de l’hélice. En 3 D, l’hélice couverte de neige sortirait en avant du plan du tableau, un peu comme dans la séquence en relief du film de Hitchcock « le crime était presque parfait » avec les ciseaux de Grace Kelly dirigés vers le spectateur. Le guide vient de dire, comme pour annoncer le titre de cette scène: « Voilà: avion cassé, là bas » et la case suivante: « Plus personne vivant ici ».

9) TINTIN AU TIBET

Triptyque, page 35, 1959
Ce panorama est composé de trois vignettes ayant chacune un format carré, représentant le même motif montagneux sur un fond de ciel bleu pur, selon une technique très particulière que je n’ai retrouvé dans les albums de Tintin que dans cet exemple.
La ligne de crête à l’arrière plan est continue, dessinant un panorama grandiose des montagnes qui barrent l’horizon.
La ligne du second plan est également continue, formant une courbe concave vers le haut.
Par contre, la ligne du premier plan est cassée et discontinue. Le point de vue opère un mouvement tournant de la droite vers la gauche autour des personnages, de sorte que les traces de pas dans la neige, qui se dirigent de la gauche vers la droite sur la case de gauche, se dirigent de la droite vers la gauche sur la case de droite.
Ainsi, le regard se porte de gauche à droite de part et d’autre de l’horizon, pour constater l’immensité de la Nature et l’impossibilité d’orienter ses recherches, totalement en phase avec le dialogue dans les bulles: « 1) Même si Tchang est vivant, 2) ou chercher lui, regarder où ? de ce côté ci ?, 3) de ce côté là ? ». Le désespoir est à son comble, Tintin n’a jamais été si près de renoncer et d’abandonner: « adieu Tchang ! ».
Cette représentation en 3 images est symbolique, le chiffre 3 étant un chiffre mystique. Jésus a été renié 3 fois, a été tenté 3 fois, est tombé 3 fois. De même, Tintin n’accepte de renoncer à chercher Tchang qu’après avoir entendu 3 fois l’appel à la raison et la tentation de l’abandon.

10) LA CAMPAGNE DE MOULINSART L’HIVER ET L’ETE

Diptyque

a) L’HIVER

Panorama d’ouverture dans Tintin et les Picaros 1976. Format longitudinal 1 sur 3

Le tableau représente la campagne de Moulinsart l’hiver, en février.
L’horizon est à mi hauteur. A droite, au loin, on devine la silhouette du château de Moulinsart avec ses deux ailes, ses deux cheminées et son clocheton central.
A l’avant plan, contribuant à la perspective, on remarque à droite un arbre dénudé avec 2 petits moineaux.
Du premier plan vers l’horizon, se dirigeant vers le château, en oblique du bas à gauche, vers le haut à droite, serpente un chemin caillouteux.
Les champs, de chaque coté, alternent herbage et terre labourée.
A l’horizon, ce sont des arbres dénudés et les toits rouges de deux maisons isolées, avec leurs antennes de télévision.
Le ciel est bleu pâle d’hiver, avec un envol d’oiseaux.
Tintin n’est qu’une silhouette, sur une mobylette pétaradante, mais on devine Milou, toujours dans son panier d’osier, sur le porte bagage ( « Milou suit Tintin partout »). On verra plus tard que Tintin porte des jeans pour la première fois.
On peut lire en surimpression, un peu comme au cinéma, lors des scènes d’ouverture, le titre de l’album qui va suivre: « Tintin et les Picaros ».

b) L’ETE

Tableau présent dans le livre de Benoit Peeters: « Le monde d’Hergé », mais non repris en album.

Le sujet, le format et la perspective sont les mêmes, mais la saison a changé: cette fois, c’est l’été !: le ciel est bleu intense, à droite, les blés sont murs, avec des coquelicots à l’avant plan, les arbres sont verts.
Ces 2 tableaux offrent ainsi une occasion exceptionnelle de comparer deux versions différentes d’un même paysage chez Hergé.

(Objectif Tintin remercie le professeur Tournesol, Moulinsart, Rackham le Rouge, Bobbie, Georges Remi & la Castafiore pour cet article :-)


Commentaire de Langlois:
Une suggestion: créer une rubrique "ad hoc" pour ces études qui, pour intéressantes qu'elles puissent être, ne relèvent ni des "nouvelles", ni des "événements" et dont la longueur se prête mal à la lecture dans ce cadre.
Sur le fond, OT peut devenir ainsi un banc d'essai pour des exégètes au même titre qu'une revue comme celle des ADH, ...voire une vitrine dans le cadre d'une recherche d'un éditeur pour un énième livre.
Dans le cas présent, si globalement l'analyse est juste, je lui reprocherai de ne pas être très innovante: l'art pictural d'Hergé, en liaison avec ses goûts artistiques, a déjà longuement été traité par un Pierre Sterckx par exemple. De plus certains dessins décrits, comme le dernier consécutif à un oubli du calendrier (l'action des "Picaros"se déroulant en hiver), doivent peu à Hergé lui-même et beaucoup aux Studios.
Georges Remi

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