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23/1/2003
"L'univers de Tintin s'enrichit des gens et du temps qui passent" - Article dans Le Soir
(ID:3758)

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A l'occasion du 30e Festival international de la Bande dessinée à Angoulême, le quotidien belge Le Soir publie entre autres un article sur l'univers de Tintin. Vous le trouverez ci-après. N'hésitez pas à consulter également le site du quotidien où tout un dossier se trouve repris sur le festival.
Le 3 mars 1983, Georges Remi laissait le monde de la BD orphelin d'Hergé. Tintin tombait sa gabardine légendaire de petit reporter. Vingt ans plus tard, ses albums, traduits en 55 langues, se vendent toujours au rythme frénétique d'un exemplaire toutes les dix secondes ! Le mythe n'a pas pris une ride ou presque, même si Tintin ne s'aventure plus au-delà des spots publicitaires, des dessins animés ou des multiples rééditions de ses exploits.
Aujourd'hui, faute de pouvoir renouer avec les planches de BD, après des essais prometteurs sur celles des théâtres et des comédies musicales, Tintin se cherche un nouveau souffle au cinéma. Steven Spielberg devrait enfin lui offrir son premier rôle à Hollywood. C'est bien dommage, je commençais à peine à m'habituer, déclarait Tintin en 1931, à la dernière page de son trop court séjour en Amérique. Le héros du « Petit Vingtième » ignorait qu'il lui faudrait patienter jusqu'au XXIe siècle avant de se rappeler au bon souvenir de l'Oncle Sam.
Entre-temps, aucun nouvel album n'a vu le jour, en dehors d'une avalanche de pastiches et de récits pirates, du « Piège bordure » à « Tintin dans le Golfe ». Hergé n'a pas laissé de testament interdisant formellement de reprendre son personnage. Aux Studios Hergé, Bob De Moor, le père de Barelli et de Cori le moussaillon, ou Jacques Martin, l'auteur d'Alix et de Lefranc, espéraient donner une suite aux aventures de Tintin. Sentant faiblir l'intérêt d'Hergé pour la BD, ils avaient même eu l'audace de croquer une planche à la manière du maître.
Hergé avait peu goûté la plaisanterie... En 1970, en pleine crise d'inspiration, il déclarait à Michel Daubert : J'ai des collaborateurs qui m'aident dans mon travail, mais ils ne sont pas fabriqués comme moi, ils n'ont pas les mêmes poumons, pas la même rate, pas le même fonctionnement, et je crains que, si je ne pouvais plus réaliser Tintin moi-même, ça ne serait plus cela. Il vaudrait mieux dire stop. A la mort d'Hergé, Fanny Rodwell, la veuve de Georges Remi, n'a pas hésité : elle a dit stop !
Pourtant, l'aventure continue, comme en témoigne le hors-série de « Télérama » publié à la veille de ce 30e Festival d'Angoulême. Par un envoûtement de music-hall digne du fakir Ragdalam et de madame Yamilah, Tintin fait toujours l'actualité. Historiens, académiciens, essayistes, astrophysiciens, poètes et écrivains tentent en vain d'expliquer la vigueur du mythe.
Parmi tous ces buveurs d'eau minérale, le romancier Pascal Bruckner fournit l'une des explications les plus plausibles à son éternelle jeunesse. Dans les bidonvilles de Caracas, au Venezuela, il est tombé sur des affiches de propagande en faveur de la prospérité et de la justice. Là, d'un coup, il s'est souvenu de « L'Oreille cassée » : A la page 20, l'on annonce, en une heure à peine, le renversement de l'infâme Tapioca, la victoire du vaillant général Alcazar, puis le retour triomphal de Tapioca. La charge comique semble énorme : pourtant, nous avons là l'anticipation parfaite du coup d'Etat qui a renversé le président Chavez au printemps 2002, et n'a pas duré plus de 48 heures, au terme desquelles les partisans du pouvoir officiel ont chassé à leur tour les conjurés. Quelle formidable leçon de choses qu'un album de Tintin !
Bruckner lit dans « L'Oreille cassée » l'influence pernicieuse de l'esprit étasunien, de ses businessmen déguisés en diplomates, la comédie macabre des marchands d'armes vendant à tous les belligérants, la morgue des puissants, leur brutalité et leur folie... Et d'ajouter, nuancé, qu'Hergé eut sans doute des sympathies fascisantes, que son univers est souvent misogyne, raciste, colonialiste, mais que la lecture de Tintin donne le goût du monde. Clairement, dit-il, la morale de l'histoire ne se confond jamais avec les idées de l'auteur et le texte déborde son créateur.
Depuis que Tintin est parti en retraite forcée, la critique s'est justement focalisée sur la personnalité de son papa. Chaque année, de nouveaux exégètes s'interrogent sur ses sources d'inspiration, son génie, ses faiblesses.
Fin 2002, Benoît Peeters, tintinophile éclairé, a fait le ménage dans les placards de l'histoire. Sans tabou, « Hergé, fils de Tintin » montre combien l'infaillibilité de Tintin, son courage et sa droiture ont pesé sur les épaules d'Hergé, souvent culpabilisé de son propre manque d'héroïsme, en particulier aux heures noires de la collaboration.
Interrogé en 1973 sur sa participation au « Soir volé », Hergé avait en partie expié sa faute : Je conviens que moi aussi j'ai cru que l'avenir de l'Occident pouvait dépendre de l'Ordre nouveau. Pour beaucoup, la démocratie s'était montrée décevante, et l'Ordre nouveau apportait un nouvel espoir. Au vu de tout ce qui s'est passé, c'était naturellement une grossière erreur d'avoir pu croire un instant à l'Ordre nouveau.
Hergé y a cru plus qu'un instant. Sa collaboration ne peut pas être considérée comme un simple accident, précise Peeters. Il ne s'est pas contenté de vendre Tintin au « Soir volé ». Il a aussi offert l'exclusivité de ses aventures au « Laatste Nieuws », autre grand quotidien à la botte de l'occupant. Et, surtout, Tintin a connu un moment d'égarement dans « L'Etoile mystérieuse ». En 1942, quand la publication débute dans le « Soir volé », les mauvais naviguent sous pavillon américain, Tintin vole vers l'aérolithe tombé de l'espace à bord d'un hydravion allemand Arado 196-A, la terreur des sous-marins anglais.
L'album sera « corrigé » après la guerre. Blumenstein, le financier juif de l'expédition américaine, changera son nom en Bohlwinkel. Le drapeau fantoche du Sao Rico remplacera avantageusement la bannière étoilée. Deux cases inadmissibles seront aussi gommées. On y voyait deux Juifs se frotter les mains, détaille Peeters. Ils disaient ceci : Tu as entendu, Isaac ? La fin du monde ! Si c'était vrai ! Hé ! Hé ! Ce serait une bonne bedide affaire, Salomon ! Che tois 50.000 francs à mes vournisseurs
Gome za, che ne tefrais bas bayer.
Dans un entretien avec Numa Sadoul, Hergé se justifiera sur le tard : On a toujours raconté des histoires juives, des histoires marseillaises, des histoires écossaises. Mais qui aurait pu prévoir que les histoires juives, elles, allaient se terminer, de la façon que l'on sait, dans les camps de la mort de Treblinka et d'Auschwitz ?
Selon Peeters, cela n'excuse rien du tout : Si Hergé ignorait la solution finale lorsqu'il dessinait « L'Etoile mystérieuse », il ne pouvait, en revanche, pas manquer de connaître les mesures antisémites promulguées à cette époque. Le « Soir volé » ne se contentait pas d'en informer ses lecteurs ; il appuyait ces persécutions et travaillait à les légitimer.
Si Hergé a parfois dérapé dans la vie, Tintin s'en sort toujours indemne. En 2003, quand « Télérama » invite Julos Beaucarne à relire « L'Etoile mystérieuse », le poète wallon ne voit pas le nez juif de Bohlwinkel. Il accroche plutôt au gong de Philippulus, apôtre de l'Apocalypse : J'aime Philippulus le prophète. Et il me semble que si la fin du monde est remise à une date ultérieure, c'est une bonne nouvelle pour nous, n'en déplaise à George W. Bush, l'autiste cataclysmique qui a trop vu de westerns dans sa jeunesse et à qui Saddam Hussein va envoyer une commission pour voir si les Etats-Unis ne fabriquent pas au fond de l'Arizona des armes de destruction massive.
Bruckner a raison : On croit connaître l'univers de Tintin, il est en fait inépuisable car il s'enrichit de l'univers de tous ses lecteurs, du temps qui passe, des interprétations qui en modifient les perspectives. Voilà peut-être pourquoi l'aventure continue. Alors Pif ! Paf ! Pan ! Vive le général Alcazar et les pommes de terre frites !
Daniel Couvreur - Journal Le Soir - Jeudi 23 janvier 2003
« Tintin l'aventure continue », hors-série « Télérama », 7,2 euros.
Benoît Peeters, « Hergé, fils de Tintin », Flammarion, 512 pp., 22 euros.
Coordonnées:
www.lesoir.be
(Objectif Tintin remercie Struppi, Tryphon Tournesol, capitàn Haddock, Piotr Szut, le docteur Rotule & Rackham le Rouge pour cet article :-)


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